Faire grève est un droit, mais chaque heure d’arrêt de travail se paie — littéralement. La règle de base est simple : pas de service fait, pas de rémunération. En revanche, le montant retenu sur votre salaire ne se calcule pas du tout de la même façon selon que vous travaillez dans le privé, dans la fonction publique d’État ou dans la territoriale. Dans le privé, la retenue est strictement proportionnelle à la durée de la grève : 2 heures de débrayage = 2 heures de salaire en moins. Dans la fonction publique d’État, c’est le fameux trentième indivisible : une heure de grève peut coûter une journée entière de salaire. Voici le calcul exact, régime par régime, avec des exemples chiffrés.
Le principe : la grève suspend le salaire, sans le supprimer
Le droit de grève est un droit constitutionnel (préambule de la Constitution de 1946). L’exercer ne peut ni vous valoir une sanction disciplinaire ni un licenciement : c’est une absence protégée. Mais pendant toute la durée de l’arrêt de travail, votre rémunération est suspendue. Concrètement, l’employeur — ou l’administration — retient sur votre paie un montant correspondant à la période non travaillée.
Trois points à retenir avant de calculer :
- La retenue porte sur le salaire brut, pas sur le net : c’est le brut qui sert de base, et les cotisations sont ensuite calculées sur le montant réduit.
- La grève n’a aucun impact sur votre ancienneté : les périodes de grève comptent comme du temps de service pour l’ancienneté générale de service.
- Il n’existe qu’une seule exception au principe de non-rémunération : si un accord de fin de grève stipule expressément le maintien du salaire, la retenue ne s’applique pas.
Secteur privé : la retenue est strictement proportionnelle
Dans le secteur privé, la règle est la plus simple et la plus équitable : la retenue est proportionnelle à la durée exacte de l’arrêt de travail. Une heure de grève = une heure de salaire en moins, ni plus ni moins.
La formule
Taux horaire = salaire mensuel brut ÷ 151,67
(151,67 heures = 35 h × 52 semaines ÷ 12 mois : c’est la durée mensuelle légale de référence.)
Retenue = taux horaire × nombre d’heures de grève
Exemple 1 : 2 heures de grève à 2 100 € brut
Marie gagne 2 100 € brut par mois et participe à un débrayage de 2 heures un jeudi après-midi.
- Taux horaire : 2 100 ÷ 151,67 = 13,85 €
- Retenue : 13,85 × 2 = 27,70 €
C’est tout : 27,70 € seront déduits de son brut du mois.
Exemple 2 : une journée complète de grève à 2 800 € brut
Karim gagne 2 800 € brut et fait grève toute la journée (7 heures de travail ce jour-là).
- Taux horaire : 2 800 ÷ 151,67 = 18,46 €
- Retenue : 18,46 × 7 = 129,23 €
Pour estimer rapidement votre taux horaire, utilisez notre guide de calcul du taux horaire : la même formule sert pour les heures supplémentaires, les absences et la grève.
Que doit mentionner le bulletin de paie ?
Point de droit souvent ignoré : le bulletin de salaire ne peut pas mentionner le mot « grève ». Le Code du travail l’interdit. L’employeur doit inscrire la mention neutre « absence non rémunérée », avec le nombre d’heures concerné et le montant retenu. Si votre fiche de paie affiche « grève » ou « jour de grève », c’est une irrégularité — notre guide pour lire sa fiche de paie vous aide à vérifier chaque ligne.
Fonction publique d’État : la règle du trentième indivisible
Pour les agents de la fonction publique d’État, la logique est radicalement différente. En application de l’article L.711-3 du Code général de la fonction publique (et de la loi n° 61-825 du 29 juillet 1961), c’est le principe du trentième indivisible qui s’applique : chaque jour de grève entraîne une retenue d’1/30e de la rémunération mensuelle, même si la grève dure moins d’une journée.
Concrètement : une heure de grève le matin = une journée entière de salaire retenue. Le trentième ne se divise pas.
Exemple : 2 heures de grève pour un agent à 2 800 €
Un fonctionnaire perçoit 2 800 € par mois, tout compris (traitement + primes). Il fait grève 2 heures un jeudi.
- Retenue : 2 800 ÷ 30 = 93,33 €
Pour 2 heures d’absence, il perd 93,33 € — contre 27 à 37 € dans le privé pour un salaire équivalent. C’est la dureté du trentième indivisible.
Le week-end compte : la grève du vendredi au lundi coûte 4 jours
Autre particularité redoutable : en cas de grève sur plusieurs jours consécutifs, tous les jours calendaires sont retenus, y compris le samedi et le dimanche, même si l’agent n’avait pas à travailler ce jour-là (arrêt Omont, Conseil d’État, 7 juillet 1978). Un mouvement du vendredi au lundi inclus = 4 trentièmes.
- Retenue : 2 800 × 4 ÷ 30 = 373,33 €
Une règle jugée disproportionnée… mais toujours en vigueur
En 2023, le Comité européen des droits sociaux a estimé que retenir une journée entière de traitement pour quelques heures de grève était disproportionné et contraire à la Charte sociale européenne. La France n’a pas modifié sa législation : le trentième indivisible s’applique toujours en 2026.
Préavis et déclaration : les obligations avant de faire grève
Dans la fonction publique, la grève doit être précédée d’un préavis de 5 jours francs déposé par une organisation syndicale. Certains agents (enseignants du premier degré, transports publics) doivent en outre se déclarer grévistes 48 heures à l’avance. Sans préavis, l’absence peut être requalifiée en abandon de poste.
Fonction publique territoriale et hospitalière : la retenue proportionnelle
Bonne nouvelle pour les agents territoriaux et hospitaliers : contrairement aux agents de l’État, ils bénéficient d’une retenue proportionnelle à la durée réelle de la grève, calculée sur la base du décret n° 62-765 du 6 juillet 1962 :
- 1/151,67e de la rémunération mensuelle par heure de grève ;
- 1/60e par demi-journée ;
- 1/30e par journée complète.
Exemple : 3 heures de grève pour un agent territorial à 2 200 €
- Retenue horaire : 2 200 ÷ 151,67 = 14,51 €
- Retenue totale : 14,51 × 3 = 43,52 €
Tableau comparatif des trois régimes
| Régime | 1 heure de grève | 1 journée de grève | Vendredi → lundi |
|---|---|---|---|
| Secteur privé (2 100 € brut) | 13,85 € | 96,94 € (7 h) | — (jours travaillés uniquement) |
| Fonction publique d’État (2 800 €) | 93,33 € | 93,33 € | 373,33 € (4 jours) |
| Territoriale / hospitalière (2 200 €) | 14,51 € | 73,33 € | jours de grève réels uniquement |
Sur quoi porte la retenue ? L’assiette de calcul
La retenue ne porte pas seulement sur le traitement de base. Elle est calculée sur l’ensemble de la rémunération : traitement indiciaire, indemnité de résidence, primes et indemnités liées au service accompli (Conseil d’État, 12 novembre 1975). Les primes versées annuellement sont incluses : elles sont ramenées à un équivalent mensuel sur la base du montant versé l’année précédente.
Deux protections existent :
- Le supplément familial de traitement (SFT) est maintenu intégralement, même en cas de grève.
- La retenue est limitée à la quotité saisissable du salaire : l’administration ne peut pas tout prélever d’un coup. Les plafonds sont les mêmes que pour une saisie sur salaire.
Et les cotisations sociales ?
Logique comptable oblige : aucune cotisation n’est prélevée sur la fraction du salaire non versée. Pour les fonctionnaires, aucun prélèvement maladie, maternité, invalidité ni retraite n’est opéré sur la part retenue pour service non fait (avis du Conseil d’État du 8 septembre 1995 ; article L.61 du Code des pensions civiles et militaires). Dans le privé, les cotisations sont calculées sur le brut réduit après retenue — vous ne cotisez que sur ce que vous avez réellement perçu.
Cas particuliers : grève perlée, temps partiel, maladie
- Grève perlée et débrayages répétés : chaque arrêt de travail est comptabilisé séparément. Trois débrayages d’une heure dans la semaine = 3 heures de retenue dans le privé ; mais 3 trentièmes pour un agent de l’État si les arrêts tombent sur 3 jours différents.
- Temps partiel : le calcul se fait toujours sur votre rémunération réelle. Un salarié à 80 % qui fait grève 2 heures perd 2 heures de son taux horaire, calculé sur son brut à temps partiel.
- Grève un jour non travaillé : dans le privé, aucune retenue possible — il n’y a pas d’heures à déduire. Pour les agents de l’État, seuls les jours de grève effectifs (et les week-ends inclus dans un mouvement continu) sont retenus.
- Maladie et grève : si vous êtes en arrêt maladie au moment du mouvement, vous n’êtes pas gréviste — c’est l’arrêt maladie qui s’applique, pas la retenue pour grève.
- Grève et congés : on ne peut pas faire grève pendant ses congés payés. En revanche, la méthode du trentième utilisée pour la grève est la même que pour un congé sans solde : 1/30e du salaire par jour d’absence.
4 exemples récapitulatifs
| Profil | Salaire mensuel | Grève | Retenue calculée |
|---|---|---|---|
| Salariée du privé | 2 100 € brut | 2 heures | 27,70 € (2 × 13,85 €) |
| Salarié du privé | 2 800 € brut | 1 journée (7 h) | 129,23 € (7 × 18,46 €) |
| Fonctionnaire d’État | 2 800 € (tout compris) | 2 heures | 93,33 € (1/30e indivisible) |
| Agent territorial | 2 200 € | 3 heures | 43,52 € (3 × 14,51 €) |
Pour additionner plusieurs périodes de grève dans le mois, notre calculette d’addition d’heures vous donne le total exact à multiplier par votre taux horaire.
FAQ : vos questions sur la retenue pour grève
La grève est-elle payée ?
Non. La grève suspend la rémunération pour toute la durée de l’arrêt de travail. La seule exception : un accord de fin de grève qui prévoit expressément le maintien du salaire. Sans cette clause écrite, la retenue s’applique systématiquement.
Combien coûte une journée de grève dans le secteur privé ?
Le nombre d’heures de travail du jour multiplié par votre taux horaire (brut mensuel ÷ 151,67). Pour 2 100 € brut et une journée de 7 heures : environ 96,94 €. Pour 2 800 € brut : environ 129,23 €.
Une heure de grève coûte-t-elle vraiment une journée de salaire dans la fonction publique ?
Oui, pour les agents de l’État : le trentième est indivisible (1/30e de la rémunération mensuelle par jour de grève, même partiel). En revanche, les agents territoriaux et hospitaliers bénéficient d’une retenue proportionnelle : 1/151,67e par heure.
Le supplément familial de traitement est-il maintenu pendant une grève ?
Oui. Le SFT est versé intégralement même en cas d’absence pour fait de grève. Seuls le traitement, l’indemnité de résidence et les primes liées au service sont amputés.
La grève a-t-elle un impact sur ma retraite ou mon ancienneté ?
Non sur l’ancienneté : les périodes de grève comptent comme du temps de service. Pour la retraite des fonctionnaires, aucune cotisation n’est prélevée sur la fraction non payée — mais la période reste validée pour l’ancienneté générale de service.
Mon employeur peut-il écrire « grève » sur mon bulletin de paie ?
Non, c’est interdit par le Code du travail. Le bulletin doit mentionner « absence non rémunérée » avec les heures et le montant retenu. Vérifiez votre fiche avec notre guide de lecture du bulletin de paie.
Nos calculettes utiles
- Calculette heures supplémentaires — calculez votre taux horaire, la base de toute retenue
- Additionner des heures — totalisez vos heures de grève dans le mois
- Calcul entre deux heures — mesurez la durée exacte d’un débrayage
Faire grève reste un droit fondamental, mais il a un coût mesurable. Retenez l’essentiel : dans le privé, comptez votre taux horaire multiplié par les heures d’arrêt ; dans la fonction publique d’État, prévoyez 1/30e de votre rémunération par jour de grève — et méfiez-vous des mouvements qui enjambent le week-end. Un calcul fait à l’avance évite les mauvaises surprises sur la fiche de paie.
